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De Graunt à Deparcieux : comment on a appris à compter les vies
Avant d'être une science, la démographie a été une curiosité. Celle d'un marchand de Londres penché sur des listes paroissiales, d'un astronome qui cherchait à fixer le prix des rentes, d'un mathématicien français fasciné par les tontines.
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Le mot « démographie » est français. On le doit à Achille Guillard, qui l'emploie en 1855 dans le titre d'un livre de statistique humaine. Mais l'idée de compter les vivants et les morts pour en tirer des lois est bien plus ancienne. Elle naît à Londres, au milieu du XVIIe siècle, dans la tête d'un homme qui n'était ni savant ni médecin.
John Graunt, le mercier qui lisait les listes
Depuis le début du XVIIe siècle, les paroisses de Londres publient chaque semaine des feuilles imprimées, les bills of mortality, qui recensent les baptêmes et les enterrements. Les Londoniens les achètent pour suivre, semaine après semaine, la vie de leur quartier. John Graunt, mercier de la Cité, a l'idée de les rassembler sur plusieurs décennies et de les additionner.

En 1662, il publie ses Observations naturelles et politiques sur ces listes. Il y remarque des régularités que personne n'avait vues : il naît un peu plus de garçons que de filles, chaque année et dans chaque paroisse ; la ville grandit grâce aux nouveaux arrivants venus des campagnes. Il tente même d'estimer combien d'enfants atteignent tel ou tel âge. Ce petit livre lui vaut d'entrer à la Royal Society, honneur rare pour un commerçant.
Edmond Halley et les registres de Breslau
Trente ans plus tard, l'astronome Edmond Halley, celui de la comète, s'empare de la question. Il lui manque des données fiables : à Londres, trop de gens arrivent et partent. Il se procure alors les registres de la ville de Breslau, aujourd'hui Wrocław, en Pologne, où la population bouge beaucoup moins.

En 1693, il publie une table qui indique, pour mille naissances, combien de personnes restent en vie à chaque âge. Son but est très concret : calculer le juste prix des rentes viagères, que l'État anglais vendait alors au même prix à tout le monde, quel que soit l'âge de l'acheteur. Halley montre qu'un jeune homme et un vieillard ne peuvent pas payer pareil. C'est la naissance du calcul actuariel, qui sert encore aux assureurs.
Antoine Deparcieux et la « vie moyenne »
En France, c'est un mathématicien venu des Cévennes, Antoine Deparcieux, qui prend le relais. En 1746, il publie un Essai sur les probabilités de la durée de la vie humaine. Il y utilise des sources originales : les listes des souscripteurs de tontines, ces placements collectifs dont les survivants se partageaient les intérêts, et les registres de communautés religieuses, où l'on notait scrupuleusement l'âge d'entrée et la date du décès.

Deparcieux calcule ce qu'il appelle la « vie moyenne », ancêtre direct de notre espérance de vie. Ses tables seront utilisées pendant plus d'un siècle par les compagnies françaises. Il remarque aussi que les femmes de ses listes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, une observation que les statistiques n'ont jamais démentie depuis.
Des listes paroissiales à l'Insee
Après eux viendront les recensements nationaux, l'état civil laïque de 1792, puis les grands atlas du XIXe siècle comme celui de Bertillon. Les méthodes se sont affinées, mais le principe reste celui de Graunt : rassembler beaucoup de cas individuels pour voir apparaître des régularités. C'est ainsi que l'Insee calcule aujourd'hui l'espérance de vie de chaque année, et que se dessine la pyramide des âges du pays.
La question a aussi changé de nature. Au temps de Halley, on cherchait à savoir combien d'années il restait. Aujourd'hui, on s'intéresse autant à la façon de les vivre : rester actif, garder des liens, et faire attention à son assiette, avec par exemple ce que les autorités disent des protéines après 60 ans. Pour aller plus loin sur les débuts de cette science, la page consacrée à John Graunt est un bon point de départ.


